Street Art Requiem

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Quand l’artistique s’empare de l’immobilier, de lisses parois gagnent immédiatement en relief. Avant sa fermeture définitive, le Carré de Bayonne s’est ainsi vu paré de riches ornements pour l’accompagner vers la postérité. Vous n’étiez pas à cette exposition d’adieux ? Suivez le guide. 

Niark 1 (photo de l'auteur)
Niark 1 (photo de l’auteur)

La culture semble ne plus avoir droit de cité dans le cœur de nos villes. Depuis deux décennies désormais, les cinémas ont emménagé sous les structures métalliques de zones commerçantes. Aujourd’hui les libraires et les galeries d’art ont bien du mal à se maintenir dans des rues où le prix des loyers les chasse inexorablement. Les lieux d’exposition n’échappent pas à la règle et Bayonne ne fait pas exception. Ici comme ailleurs les sirènes de la spéculation sonnent. Elles font valoir des arguments très souvent jugés imparables…

Le Carré Bonnat a vécu, un hôtel de luxe lui succédera, mais pas question d’enterrer cette entité sans lui offrir une fin de vie digne de sa réputation. Dans le prolongement du festival Black & Basque, ses organisateurs, accompagnés du collectif 9ème concept, avaient invité une vingtaine d’artistes à venir s’exprimer sur les parois du bâtiment. Le résultat de cette « Résidence avant destruction » était visible du 1er au 5 octobre dernier et restera sans aucun doute gravé dans les mémoires.

Jules Hidrot (photo de l'auteur)
Jules Hidrot (photo de l’auteur)

 

Sur les murs, des univers et des styles différents se succèdent, se côtoient, se complètent, se répondent. La visite débute par une œuvre en finesse et transparence signée Alexandre d’Alessio, dont l’élégance du trait laisse deviner un grand talent de dessinateur. Trois pas de plus et me voila devant des affiches déchirées par les mains de Landry. Une discussion avec la médiatrice plus tard, je comprends qu’il s’agit en réalité de cinq photographies XXL prises lors des funérailles de la grand-mère de l’artiste, au Bénin. Superposées les unes sur les autres, des morceaux arrachés, recollés, déplacés donnent vie à un étrange et émouvant kaléidoscope.

Landry (photo de l'auteur)
Landry (photo de l’auteur)

On poursuit la visite avec deux travaux accolés (et légèrement enchevêtrés) et pourtant si opposés. A droite, les rondeurs et sourires de joyeux poissons imaginés par Hervé Di Rosa dans un océan orange, contrastent avec la gravité et le classicisme déployé par Jean Faucheur. Ce dernier accomplit un remarquable exercice de style en exécutant sa version de la bataille d’Anghiari jadis inachevée par Léonard de Vinci dans le Palazzo Vecchio de Florence.

Jean Faucheur et Hervé Di Rosa (photo de l'auteur)
Jean Faucheur et Hervé Di Rosa (photo de l’auteur)

Le fond de la salle est occupé par une joyeuse composition-décomposition de laquelle se détache un féroce chien aux dents acérées dont le maitre est Niark 1. Son œil excité s’explique par la scène qui se déploie sur sa gauche. A cet endroit un couple de géants, plaqué par Pedro, s’étreint sans gêne aucune. Sur le ventre de l’amant (comme sur plusieurs autres œuvres) sont collées des demi-sphères de plâtres formant des phrases en braille. Leur auteur est The Blind, l’inventeur du graffiti pour non voyants.

Pedro & The Blind (photo de l'auteur)
Pedro & The Blind (photo de l’auteur)

 

La suite dévoile le don d’illustrateur de Clément Laurentin aux cotés d’une composition locale de Jules Hidrot dont le travail photographique s’est concentré sur les fenêtres bayonnaises.

L’accession à l’étage se fait par un escalier déstructuré suite aux juxtapositions géométriques de LX One. Dans le premier espace de ce second niveau, on déambule au milieu des motifs du tatoueur Veenom, d’un canidé volant d’influence asiatique produit par Jeykill, de totems d’Amérique du Nord érigés par Grems, d’une vaste fresque aux motifs tribaux projetés par les bombes de Romain Froquet, d’un lettrage étiré d’influence surréaliste apposé par Ned, et d’un cimetière. C’est face à ce lieu funéraire que je m’attarde le plus longtemps. Un vaste puzzle assemblé avec des clichés de Patxi Laskarai qui embarque le regardeur pour une intrigante promenade vers le souvenir. Complétée d’une installation conçue par Iker Valle, l’œuvre emmène une réflexion sur l’effet du temps, tant sur les matériaux que dans les mémoires. Le duo (qui n’en est pas un habituellement) déjà présent l’an passé offre ici l’une des pièces les plus profondes de l’événement.

Patxi Laskarai & Iker Valle (photo de l'auteur)
Patxi Laskarai & Iker Valle (photo de l’auteur)

Avant de pénétrer dans la dernière salle, il faut traverser un interstice végétal. Sur un sol noir et une herbe toute aussi sombre, ont poussé d’étranges plantes grimpantes. La nature a horreur du vide et elle vient combler ce recoin avec l’aide de Lapinthur pour jardinier.

Lapinthur (photo de l'auteur)
Lapinthur (photo de l’auteur)

Après cet intermède, un monde imaginaire coloré à la craie par Gilbert Mazout est arrosé par un taureau hybride modelé par Jerk 45. Lamelles de bois, peintures et autres matériaux divers structurent cet animal tricéphale. Pour leur faire face, une nébuleuse semi abstraite de Gonzalo Etxebarria ainsi qu’une riche production de Theo Lopez dont le coeur tribal laisse échapper des éclats picturaux évoquant les maîtres Miro et Kandisky. Enfin, le regard se pose sur une création de Stéphane Carricondo, l’un des trois créateurs (avec Jerk 45 et Ned) du 9ème Concept. Sur un fond bleu nuit se détachent des silhouettes amérindiennes dont certains traits ou attributs sont surexposés par de vifs coloris. Surgissent alors dans mon esprit les célèbres néons de Martial Raysse.         

Stéphane Carricondo (photo de l'auteur)
Stéphane Carricondo (photo de l’auteur)

 J’ai tout vu mais ne peux pas me résoudre à débarrasser le plancher. Prolongeant la visite au maximum, je passe et repasse, échange avec la médiation et des visiteurs. Difficile de faire ses adieux et c’est pourtant ce que nous faisons tous, artistes et spectateurs, au travers de cette exposition. L’hommage est réussi sans être solennel, sérieux tout en demeurant gai. Le genre de moment et d’initiative dont on se souviendra encore dans quelques années en pouvant dire avec fierté: « j’y étais ! ».    

 

Jerk 45 (photo de l'auteur)
Jerk 45 (photo de l’auteur)
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Yanik
Je lis, j'écris, je mange, je découvre, j'observe, je bois, j'analyse, je dors, je rêve... Art, Voyages, Afrique, Pays Basque, Liberté, Justice et Démocratie.

2 comments on “Street Art RequiemAdd yours →

  1. Merci Yanik. Tu m’as donné envie d’aller voir de plus près. Et en même temps, déjà ton « récit » et les images de ce billet m’ont offert un bel aperçu, très coloré et vivant. J’aime beaucoup. Surtout cette oeuvre de Landry. Je la trouve vraiment spectaculaire.

    1. Merci d’être passée Mylène 🙂
      En effet, ce travail de Landry m’a beaucoup touché, il fait partie de mon Top 3 de l’exposition bien que ce qui ressort surtout de ce genre d’événement, c’est le caractère collectif de l’explosion d’énergie.

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