Festival Russenko, la Russie en partage

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Pour la cinquième année consécutive, la ville du Kremlin-Bicêtre organisait le week-end dernier le festival Russenko ; trois soirées et deux journées dédiées aux cultures russes et russophones dans toutes leurs diversités, et sous toutes les formes.

Mettre ce pays à l’honneur dans une commune qui porte en son nom le symbole moscovite du pouvoir étatique, une évidence pourrait-on penser, d’autant plus que la mairie développe activement un accord de coopération avec le district de Dmitrov, situé à soixante kilomètres de la place rouge. Les échanges entre les deux collectivités, dans les domaines du social et du culturel, débouchèrent naturellement sur l’idée d’une manifestation pour rapprocher les deux populations.  Le mot d’ordre est donc lancé ; se découvrir, autour de la diversité culturelle produite aujourd’hui dans la vaste Russie. 

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Dans la diversité, la vérité 

Que l’on soit fin connaisseur ou simple curieux, les ponts pour participer à l’aventure sont multiples ; littérature, cinéma, photographie, arts numériques, gastronomie, danse, musique… autant de sensations et d’émotions qui permettent d’en savoir beaucoup plus sur un pays que les actualités relayées par nos médias traditionnels et dont le contenu, il faut l’avouer, renforce bien souvent les stéréotypes déjà bien établis dans les esprits.

Exit le torse épilé de Vladimir Poutine. Derrière les biscotos, la mâchoire carrée et le regard acéré de son président se cache une toute autre Russie, authentique, généreuse, critique, alternative, éloignée, isolée, classique, dynamique, moderne et traditionnelle, en un mot : la vraie Russie ! 

Portrait familial signé Ivan Mikhaylov (2012)
Portrait familial signé Ivan Mikhaylov (2012)

 

Un autre folklore 

Et pour accomplir sa mission, la programmation du festival ne verse pas dans la facilité, misant le plus souvent sur des expériences totalement inédites en France.

Ainsi, ce qui peut apparaître comme attendu sur le papier devient surprenant comme le fut la soirée Russ’Orchestra du samedi soir. Mélange de populaire et classique, le répertoire de l’orchestre philharmonique de Novossibirsk revisite des monuments de la grande musique aux sons d’instruments traditionnels tels que les balalaïkas (sorte de guitare triangulaire), domras (instrument à cordes ressemblant à une mandoline ronde), bayans (accordéon chromatique) et gusli (à la croisée de la lyre et de la cithare). Pour sa première visite hexagonale, la formation d’une cinquantaine de musicien a régalé un nombreux public en offrant des réinterprétations de compositeurs russes mais aussi français. 

Pour les spectacles plus folkloriques, les organisateurs sont allés en Sibérie chercher des prestataires dans la ville d’Irkoutsk d’où provenaient un groupe de chanteurs traditionnels et une troupe de danse. Cette dernière, composée d’enfants et d’adolescents, a illuminé le centre commercial Okabe par des danses et costumes représentant diverses parties du pays. Avec leur dynamisme à toute épreuve, les gamins ont fait voyager les nombreux badauds, des régions slaves aux parties asiatiques, amassés autour et au-dessus (depuis les étages supérieurs) de l’espace scénique. Faisant participer le public, le groupe juvénile a transmis sa joie et fait vivre un beau moment d’échange aux spectateurs stoppés nets dans leur élan consumériste.  

L'orchestre philharmonique de Novossibirsk (Yanik)
L’orchestre philharmonique de Novossibirsk (Yanik)

 

Une jeunesse bouillonnante 

Entre un air de balalaïka et un chant cosaque, on pouvait aussi écouter du rock indépendant énergique avec le trio Trud. Rythmiques rapides et paroles saccadées transmettent une sensation de désenchantement et de mal être dans une jeunesse russe qu’un débat se proposait d’analyser le dimanche sous le titre « Avoir 20 ans en Russie ».

Résidents russes ou exilés, de jeunes réalisateurs et photographes nous ont également livré leur vision d’un panorama fragmenté. Là où les clichés d’Alexander Gronsky esthétisent une architecture postsoviétique désolée,  ceux de Sergeï Chestakov élaborent une œuvre graphique composée de vestiges industriels abandonnés. Alors qu’Ivan Mikhailov expose la diversité ethnique et sociale au travers d’une série de portraits familiaux, Anna Skladmann focalise sur la progéniture dorée de la nouvelle richesse moscovite.

Entre modernité et passé, cette génération créatrice semble obsédée par un devoir de mémoire comme si elle se refusait d’oublier d’où elle vient. Certains le font en immortalisant les résidus de l’ère communiste, d’autres en racontant des histoires témoignant de migrations internes liées aux évolutions géopolitiques. Parmi les œuvres puisant leurs racines dans le passé, on peut citer le remarquable court-métrage « Come and play » de Daria Belova dont le magnifique grain du noir et blanc en 16mm confère une dimension esthétique et historique à ce film déstabilisant où la beauté n’a de rivale que la violence.

Présente dans les longs métrages présentés (« Portrait au crépuscule » d’Angelina Nikonova et « Le collectionneur de balles » d’Alexandre Vartanov), la violence est physique et/ou sociale, en premier plan ou en arrière fond dans de plusieurs travaux exposés. Source d’inspiration pour les uns, elle constitue un fond de commerce pour la mafia russe dont les activités sont à la base d’un renouveau littéraire expliqué lors d’une rencontre intitulée « La pègre russe dessapée par le polar ». 

Une fresque adhésive réalise par Iris Veverka (Yanik)
Une fresque adhésive réalisée par Iris Veverka (Yanik)

 

Des visions dissidentes 

Dans un tout autre registre, la mafia est moquée par les Blue Noses, une bande d’artistes farceurs venus de Novossibirsk. Dans cette ville sibérienne d’un million et demi d’habitants est né ce collectif déjanté et provocateur dont l’œuvre détourne les icones russes et dénonce les travers et absurdités de nos sociétés modernes. Si des prises de positions ont pu leur valoir quelques ennuis avec les autorités (en particulier une série photographique représentant des baisers entre personnes de même sexe), le leader du groupe Alexander Shaburov estime que les espaces de libertés existent néanmoins.

Ce dernier sentiment converge avec la fraicheur des intervenants de la table ronde ayant pour thème « Humour et politique », au cours de laquelle on a pu découvrir les deux créateurs d’un compte twitter parodique de la présidence. Par ce médium, le duo rieur et enjoué se permet une satire crue de la parole officielle du Kremlin. Regards malicieux et visages radieux, les compères s’avouent presque étonnés de ne pas être plus inquiétés.

Plus sage, le dessinateur caricaturiste Sergei Elkin opte pour la voie de l’auto censure, préférant ne pas s’attirer les foudres du pouvoir en place comme a pu les essuyer Tatiana Lazareva dont les prises de position lui ont couté son poste de présentatrice de télévision.      

Blue Noses "Policiers s'embrassant" 2004 (Yanik)
Blue Noses « Policiers s’embrassant » 2004 (Yanik)

 

Des tables rondes à la table 

Support de débats et de conférences sur des thèmes hétéroclites, la table fut aussi à l’honneur dans sa fonction nourricière. Pour le peuple de bouche que nous sommes, le programme alléchant avait attiré gourmands et gastronomes lors du banquet russe d’ouverture ainsi que pour des cours de cuisine. Devant un parterre fourni, les chefs français et russes se sont succédés sur l’estrade pour dévoiler les secrets de confection de recettes typiques ou métissées d’ingrédients provenant des deux pays. Echanges avec le public, dégustation à l’issue de la démonstration, cette découverte par l’angle culinaire symbolise à merveille l’état d’esprit insufflé dans cette manifestation.

 

Autour d’un mets, d’un livre, d’une œuvre ou d’une musique  le dialogue permanent entre les créateurs et les participants instaure une proximité et une complicité rare dans un festival. Par l’intermédiaire d’interprètes, toutes les questions sont permises et l’échange global crée une émulsion source de bonne humeur. De cette communication verticale découlent des  conversations horizontales (tantôt avec le voisin de droite, parfois avec la personne de gauche) et une découverte enrichie par de délicieux moments de partage.      

 

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Yanik
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