Le jour où je pris la route avec un hobo

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C’était un jour gris et monotone, plat comme la droite ligne sur laquelle je roulais. Accoudé contre la vitre, la joue écrasée sur le poing et le pied englué sur l’accélérateur, j’avançais en rase campagne, le regard vague et l’esprit ailleurs, bien loin du blabla radiophonique supposé me tenir compagnie.

Quand tout à coup je vis au milieu de nulle part une silhouette bras tendu et pouce levé, l’occasion était trop belle de rendre service à une personne tout en brisant la solitude du moment.  A l’autre bout de cette phalange se postait un jeune homme surmonté d’une coiffure rasta et, sous les dread locks, un large sourire arborant de-ci de-là quelques piercings. Ralentissant à sa hauteur, et après renseignement pris sur nos destinations respectives, le garçon posa son pantalon baggy sur le siège passager de mon véhicule. Sans prendre trop de risque, j’abordais alors le thème musical pour rompre la glace. Et comme l’habit ne fait pas le moine, mon compagnon de route se trouva fort surpris de constater que le conducteur avait une connaissance développée de la musique reggae. Vint le parcours de la discographie disponible au terme duquel je le convainquis de tenter l’écoute d’une artiste qu’il ne connaissait pas ; Judy Mowatt. Balançant ses cheveux au son du rythme jamaïcain, il ne tarda pas à lâcher du fond de son cœur un « putain, qu’est ce que c’est bon ! ».

Peinture de rue sur une porte d'Avignon (Crédit: Yanik)
Peinture de rue sur une porte d’Avignon (Crédit: Yanik)

Notre bout de chemin démarrait sous les meilleurs auspices et la conversation put ainsi réellement débuter. Il s’appelait Jean et n’avait pas de domicile fixe. Il n’était pas pour autant dépourvu de toit puisqu’il dormait dans son camion. Un véhicule-maison en état de marche, mais dont le vagabond était privé de conduite pendant un certain temps, « à cause du cannabis, je me suis fait choper » entendis-je sans le moindre étonnement. En bon monsieur tout le monde, je ne pus m’empêcher de lui demander de quoi il vivait. De boulots saisonniers me répondit-il ; le maïs, les asperges et les kiwis dans les Landes, les vendanges dans le bordelais, la cueillette des pommes en Lot-e-Garonne…Le travailleur itinérant reste rarement sans rien faire. Il vogue au grès de ses envies et se présente en agence d’intérim dès qu’il débarque dans un secteur. Face joviale à l’appui, il dégote de quoi s’occuper et gagner quelques sous. Point de misérabilisme dans son discours, son mode de vie fait sa fierté : « Je suis libre » affirma-t-il satisfait, « pas comme toi qui est complètement enchaîné » ajouta-t-il. Opinant du chef, je fus alors saisi par une minute de nostalgie durant laquelle défilèrent dans ma tête des rêves oubliés, dignes de l’œuvre littéraire de Kerouac (Sur la route) ou cinématographique de Sean Penn (Into the wild).

Retour à la réalité et à la bonne humeur, pour reprendre une discussion nourrie et bon enfant. Traversant un village, mon copilote désigna un restaurant dans lequel il avait déjeuné la veille, à l’œil. En bon débrouillard, il a le regard affûté et ne laisse passer aucune faille. Lorsqu’il reçut son repas accompagné d’une canette, il s’aperçut en retournant cette dernière que la boisson était périmée. En toute discrétion, il dévora son menu et feignit la surprise après le dessert. Déclarant ce vice inadmissible, la négociation s’engagea avec l’aubergiste pour aboutir à la gratuité du couvert.

Je me délectais de l’anecdote et en félicitais le conteur qui alliait travail et système D au service de sa philosophie de vie. Une existence choisie, vécue et assumée, en dehors de tout moule et de toute obligation. « Ma mobilité me rend libre de mes mouvements et de mes décisions. Si un patron me gonfle, je me casse sans me poser de questions parce que je n’ai de comptes à rendre à personne » expliqua-t-il pour exprimer son sentiment d’indépendance. Car c’est bien sur ces propos que réside le nœud du problème ; s’affranchir des règles impose de pouvoir et/ou de vouloir briser ses liens, ou de ne pas en tisser. Un cap à franchir qui n’est pas donné à tout le monde.

Le lieu d’arrivée s’approchait et je déposais mon camarade à l’endroit indiqué. Une poignée de main amicale assortie d’un « à la prochaine man ! » précédèrent mon redémarrage en direction de mon quotidien. J’observais dans le rétroviseur sa silhouette s’amenuiser jusqu’à la disparition  totale et remis au début l’album de Jody Mowatt afin de prolonger les bénéfices du dialogue écoulé, et de conserver dans mon esprit l’éclaircie provoquée par cette rencontre.  

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Yanik
Je lis, j'écris, je mange, je découvre, j'observe, je bois, j'analyse, je dors, je rêve... Art, Voyages, Afrique, Pays Basque, Liberté, Justice et Démocratie.

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